La nébuleuse de l’insomnie

ANTUNES António Lobo

Les paysans du domaine sont soumis comme des bêtes, humbles et lents, mais le couteau en poche ; les « patrons » ordonnent, éliminent, choisissent au hasard dans le troupeau indistinct des bonnes… Dans ce climat de violence et de brutalité muettes, le grand-père a construit son bien à la force des bras. Son fils unique est un incapable, l’un des petits-fils, bâtard, est «idiot », l’autre héritera de tout. Mais ce tout devient un rien. La mort violente, la maladie, la fuite des jours le désagrègent et ne restent que les souvenirs obsédants, tournoyant dans la nébuleuse des nuits sans sommeil. L’idiot revit ses jours au domaine, puis dans l’enfermement d’un établissement médical. D’autres voix – celles du père, du frère, d’un commis, d’une épouse ou d’une cousine messagère du destin – complètent le récit, toujours le même et toujours différent, laissant le lecteur à ses interprétations. La solitude de chaque vie, la souffrance des sentiments étouffés, la famille mortifère, le déclin inéluctable pénètrent un texte au rythme obsédant, fait de ruptures, d’incises, de reprises. Sur un thème toujours désespérant (Bonsoir les choses d’ici-bas, NB octobre 2005), ce roman très abouti atteint une fluidité poétique d’une beauté insinuante.