Corps célestes à la lisière du monde

STEFÁNSSON Jón Kalman

Au nord-ouest de l’Islande, Pétur, pasteur quadragénaire, débute, lors d’une tempête d’octobre 1615, un journal adressé à sa fille illégitime. Arrivé depuis six ans dans sa paroisse, précédé d’une réputation sulfureuse, après une vie d’étude et d’apostolat agitée entre le Danemark, l’Angleterre et l’Islande, il vit avec sa servante Dóróthea, femme forte, analphabète, hypermnésique, un peu sorcière, et avec Guðmundur, l’enfant curieux qu’ils ont recueilli. Confiant dans la puissance du verbe, il raconte ses origines et son parcours, et témoigne d’une expédition punitive controversée des autorités locales contre des pêcheurs naufragés espagnols.

D’un abord difficile, en raison d’un grand nombre de noms islandais, d’une construction délibérément hasardeuse et d’une chronologie équivoque, cette stimulante et lyrique saga philosophique, pétrie de faute et de culpabilité, porte le brio habituel des œuvres de Stefánsson : puissance évocatoire, descriptions homériques, personnages bouillonnants sous un masque de respectabilité, nature puissante, méditation éthique… Soutenu par une réflexion sur la force créative du mot contre la violence obscure, l’ouvrage se focalise sur le thème très contemporain du rapport à l’autre (dans le contexte historique local du passage du catholicisme au protestantisme) et s’interroge subtilement sur les rapports de la vérité et de la justice, et les choix parfois héroïques de leur défense. Un très beau roman métaphysique nordique, nourri de références bibliques, fécond mais exigeant. (D.M.-D. et L.K.)