[HC] Roman fleuve, de Philibert Humm

Humour foufou, fantaisie pétillante, érudition et décontraction : la légèreté (en tous genres) est-elle admise quand les temps sont troubles (ou nous paraissent tels) ?

‚Äú Les aventuriers vivent une vie tr√©pidante et portent des gilets √† poches. Ils courent le monde, gravissent des sommets, tombent dans des crevasses, s’√©corchent les genoux. Quand ils rentrent √† la maison, ils racontent leur aventure en enjolivant √† peine, parce que c’est bien joli de ficher le camp aux cinq cents diables, si on ne peut en parler au retour, √ßa ne sert √† rien. Quand l’entourage a suffisamment soup√© du r√©cit des aventures, il est temps de repartir. Telle est la destin√©e des aventuriers. ‚Äú
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On est au mois d’ao√Ľt 2018. Philibert Humm se sent l’√Ęme d’un aventurier et d√©cide de lancer une exp√©dition in√©dite et rafra√ģchissante, de Paris √† Honfleur, sur la Seine. Il constitue un √©quipage en recrutant deux copains plus ou moins enthousiastes. √Ä eux trois ils n’ont pas quatre-vingt-dix ans : Humm sera Capitaine et tiendra le journal de bord, le deuxi√®me sera Ma√ģtre √©copier, et le troisi√®me, sans fonction pr√©cise, sera Major. Ne reste plus qu’√† d√©nicher une embarcation : un canot deux places √† pagaies peint en vert p√©tant, judicieusement baptis√© Bateau, et dont le vendeur pr√©tend qu’il aurait appartenu √† V√©ronique Sanson.
Quatre ans plus tard l’√©crivain-chroniqueur √Čric Neuhoff annonce le livre le plus l√©ger, dr√īle et malicieux de la rentr√©e litt√©raire 2022. Il proph√©tise : ‚Äú Philibert Humm n’aura pas le Goncourt. Il n’aura que des lecteurs.‚ÄĚ Pas mal vu, si ce n’est que Philibert Humm a bel et bien re√ßu quelques semaines plus tard le prix Interalli√© 2022 pour ce premier roman !

Le journal de bord est devenu Roman fleuve, titre qui annonce sans d√©tour les tonalit√©s du r√©cit : autod√©rision, sarcasme, second degr√© ou plus. Ton √©galement donn√© par la d√©dicace ‚Äú √Ä mon oncle Agathe ‚ÄĚ et une citation d’Alphonse Allais en exergue.

On pense √©videmment au chef d’Ňďuvre de Jerome K Jerome, mais si nos trois hommes ont bien un bateau, ils n’ont pas de chien. Et ce n’est pas parce que les Britanniques poss√®dent, dit-on, un humour labellis√©, qu’un jeune √©crivain fran√ßais devrait brider le sien. Heureusement pour nous, Philibert Humm n’a pas eu ce complexe ! C’est un feu d’artifice de la premi√®re √† la derni√®re ligne : de la franche rigolade, du subtil, des clins d’Ňďil malicieux, de la mauvaise foi, des anecdotes et des paradoxes hilarants. Jusqu’√† la couverture et aux illustrations pince-sans-rire d’Arthur Capmas qui participent √† cette impayable √©pop√©e fluviale au cours de laquelle on croise entre autres personnalit√©s : G√©rard Larcher, Sylvain Tesson et son p√®re Philippe, V√©ronique Sanson d√©j√† cit√©e, et le roi Merlin.

Bateau sur l’eau, la rivi√®re, la rivi√®re‚Ķ

‚Äú Les manuels scolaires nous l’apprennent, la Seine prend sa source sur le plateau de Langres et se jette dans la Manche. Relativement rectiligne jusqu’√† Paris, elle observe ensuite d’inexplicables d√©tours et circonvolutions que les g√©ographes appellent pompeusement des m√©andres. Mon grand-p√®re, celui qui croit au roi Merlin, a une explication l√†-dessus. Il pr√©tend que la Seine zigzague apr√®s Paris car elle est saoule d’avoir travers√© la capitale. Cela n’a jamais √©t√© prouv√©. Reste que ces m√©andres allaient nous compliquer la t√Ęche. √Ä vol d’oiseau, Paris n’est distant du Havre que de 178 kilom√®tres. Par voie d’eau, l’addition grimpe √† 360 kilom√®tres. Le double‚Ķ ‚ÄĚ
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√Ä peine largu√©es les amarres et quitt√© le quai sous le pont du Garigliano, nos trois marins d’eau douce perdent l’ancre du canot ! Peu importe : la d√©brouille, l’improvisation, et les muscles, feront office d’expertise et de pr√©paration. Il y aura deux chavirements judicieusement r√©partis au long de la navigation, des bivouacs au milieu des immondices sous des ouvrages d’art (pont de RER, d’autoroute, etc.), une mutinerie, une arrestation par la brigade fluviale, des ‚Äú ventilations narratives ‚ÄĚ quand il ne se passe pas grand chose sur l’eau, et beaucoup de mauvaise foi de la part du narrateur qui ne manque pas une occasion de se pousser du col, et de poser en aventurier donneur de le√ßons inutiles √† ses subordonn√©s matelots. Il faut plaindre ces deux malheureux : ils sont de tous les chapitres et de toutes les corv√©es, en butte en permanence aux moqueries d√©sobligeantes et mesquines de leur capitaine. Une fois √† terre, donc √† la fin du roman, Humm laisse le major autoproclam√© exprimer un droit de r√©ponse √† sa mani√®re (√† moins que ce ne soit √† celle du capitaine Humm ?), le vrai-faux r√®glement de comptes d’un personnage outr√© par l’image que l’auteur donne de lui :

‚Äú J’ai connu des cons larges comme des estuaires, mais l’estuaire de la Seine me fit un tout autre effet et je dois vous parler de Pitaine, l’homme au pompon de l’histoire. Philibert Humm, notre capitaine, que j’aurais nomm√© matelot par g√©n√©rosit√© r√©volutionnaire au cours de notre descente, que j’avais en r√©alit√© surnomm√© Pitaine, par amiti√© parfaite, est un rare escogriffe. Vous pensez peut-√™tre qu’un escogriffe, c’est d√©j√† rare. Imaginez un peu le bonhomme. Il importe ici de r√©pondre aux all√©gations les plus fausses qu’il assena tout au long du fleuve avec la tranquillit√© propre aux auteurs qui ne pensent jamais qu’un de leurs personnages puisse, √† la fin d’une Ňďuvre, ouvrir le bec et r√©tablir deux trois choses. Bien mal lui en prit. C’√©tait m√©conna√ģtre le major, savoir moi-m√™me, infatigable parleur qui ne respecte m√™me pas la fin des livres pour se taire. ‚ÄĚ
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On n’est pas s√©rieux quand on a trente ans

Philibert Humm

Philibert Humm a la r√©ponse √† la question qu’on ne devrait pas lui poser : est-ce bien raisonnable et responsable d’√©crire l√©ger quand l’heure est grave (ou qu’on croit qu’elle l’est) ? Son auto-d√©fense ne figure pas dans Roman fleuve, mais dans un recueil de chroniques pour lequel Humm a re√ßu en 2021 le prix litt√©raire Alexandre Vialatte : Les Tribulations d’un Fran√ßais en France (√©ditions du Rocher, 2021) :

‚Äú On me reproch[e] aussi de verser dans l’anecdote et le calembour, de me livrer √† des fantaisies, d’√™tre un rigolo en somme. On me l’a pourtant fait copier cent fois : ‚Äú Il n’est pas permis d’√™tre l√©ger quand l’heure est grave.‚ÄĚ Depuis l’enfance, j’attends que cette heure passe. Je ne quitte pas des yeux le cadran. L’aiguille est comme gripp√©e, elle n’avance pas. Nous devrions essayer de changer la pile. ‚ÄĚ
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Vialatte, Blondin, Fallet…

Il est toujours √©clairant de conna√ģtre les admirations, voire les influences, d’un √©crivain quel que soit son √Ęge ; Philibert Humm a grandi √† l’√©cole de la chronique de presse pourvoyeuse de nombreuses plumes √† la litt√©rature fran√ßaise.
Dans sa pr√©face au Journal de 5 √† 7 de Ren√© Fallet (√Čditions √Čquateurs, octobre 2021) Philibert Humm dresse un portrait aux petits oignons de celui que l’on a longtemps pris pour un rigolo insaisissable mais dont le cŇďur en vrac d√©bordait : ‚Äú Mes chagrins d’amour ne m’ont pas donn√© le go√Ľt de l’eau. ‚ÄĚ

‚Äú La premi√®re fois que je rencontrai Fallet, il √©tait mort depuis trente ans. Je venais d’en avoir dix-huit. C’est un bouquiniste des bords de Sa√īne qui nous a pr√©sent√©s. On s’est tout de suite bien entendus. Pour un mort, je lui trouvais beaucoup de savoir-vivre. Pas le savoir-vivre de madame la baronne qui vous apprend comment tenir un couteau √† poisson, non : le savoir-vivre √† fond les ballons, fen√™tres ouvertes et sans ceinture. Le savoir-vivre √† pleins poumons. Le savoir-vivre comme on ne vit plus. Fallet a bouff√©, bais√©, fum√© comme ce n’est pas permis. √Ä 55 ans, on lui a pr√©sent√© l’addition. Angine de poitrine, merci bonsoir. Il a pay√© et s’est lev√© de table. On ne l’a plus revu.
Aujourd’hui nous sommes quelques-uns √† le regretter. Pas de quoi monter un championnat de triplette mais √ßa viendra. On se refile ses bouquins sous le manteau, comme du saucisson sous l’Occupation. Plus il est mort et plus il nous revigore. Son journal comme son Ňďuvre regorge de coups de sang, de coups de chaud, de coups d’amour et de coups dans le nez. Sa fa√ßon de tirer la langue √† tout ce qui porte un uniforme ou s’appelle Paul Claudel nous regonfle en cinq sec.
‚ÄĚ
p. 9

Tilly Richard, lectrice du comité Hors Champ
Janvier 2023

Philibert Humm, Roman Fleuve, √©ditions √Čquateurs, ao√Ľt 2022, 228 pages