[A] Célidan disparu, de Denis Podalydès

Denis Podalydès se voit comme l’incarnation du héros de Corneille – Célidan, dans La Veuve – qu’il a interprété au théâtre. Un livre qui mêle avec bonheur vie intime et professionnelle à l’image de l’auteur.

Denis Podalydès est le second d’une fratrie de quatre garçons. Père pharmacien, fantaisiste, mère aimante, grand-mère maternelle libraire à Versailles où il grandit. Il commence très jeune sa carrière d’auteur acteur en s’inventant des mondes, dans lequel il invite parfois son frère aîné, le réalisateur acteur Bruno, avec lequel il partage complicité et imagination débordante. Après des études de philosophie et de lettres, cet acteur-né s’investit corps et âme dans les spectacles culturels.

Il livre dans ce nouvel opus sa vie intime. Marqué par des drames – suicide, divorces… –, il évoque son « manque-à-être » qu’il égaie avec un penchant naturel pour la légèreté. De l’enfance à aujourd’hui, le récit est en apparence chronologique, mais pour cet hypersensible pétri de culture, vie privée et vie professionnelle se nourrissent l’une de l’autre : les souvenirs inspirent le jeu de l’acteur ainsi que les scénarios. Les œuvres qu’il décortique avec intelligence, références littéraires ou artistiques à l’appui, retentissent sur son comportement. L’un de ses premiers rôles, Célidan, il l’endosse avec aisance parce que « la pliure de [s]on caractère rencontre immédiatement celle du personnage ». S’attardant sur les hommes de lettres ou les metteurs en scène qui l’ont marqué, les récits de répétitions et de tournages sont humains, vivants.

Au moyen d’une langue simple, ample, déliée, la sensibilité affleure à chaque ligne et fait émerger la figure éminemment sympathique d’un homme attentif aux autres, prompt à reconnaître ses erreurs pour éviter la médiocrité, qui cache derrière le paravent de l’humour et de l’autodérision ses penchants mélancoliques. (L.G. et D.D.)

Passages choisis

Je suis donc acteur parce que me manque l’intelligence. L’esprit. Le feu de la pensée. Le génie. Je me fais une très haute idée de ce qui me manque car je m’accorde tout de même une certaine jugeote, de l’esprit dirais-je – avec la nuance paradoxale de brillance et de vacuité –, de l’imagination, de l’humour, et je suis gros d’une culture qui en impose ; en témoignent l’ampleur considérable de ma bibliothèque, la foule de lires que j’ai lus, le nombre d’auteurs sur lequel je peux gloser, la quantité d’artiste que je cite, l’appétit insatiable que j’ai de lire, lire encore, connaître, aller voir, entendre partout, sur toutes les scènes, dans tous les cinémas, les musées, les expositions ; féru et passionné de lettres, j’ai impressionné mes professeurs (…). Mes notes étaient admirables et mes amis m’ont vu grand. 
Je ne suis pas dupe à ce point. Je sais que tout me vient de seconde main. J’imite. Je joue merveilleusement le rôle du jeune homme intelligent, quand je ne suis que malin comme un singe et incorrigiblement limité. Pages 228-229

Même les jours sans, les jours mélancoliques, les jours où je n’ai aucune raison de me réjouir, jour d’échec, jour de vide, jour de douleur, jour de honte. Ces jours-là, je suis souvent encore plus léger que d’habitude : je m’esclaffe pour un rien ou trouve des mots incongrus, me fais gentil, charmeur et moqueur sans pousser jusqu’à l’offense. J’y parviens parce que j’ai une façon bien à moi de mettre en scène l’échec, l’avanie, la disgrâce ou la honte que j’ai endurés. Loin de cacher ce qu’un minimum d’orgueil devrait m’obliger à taire, je fais parade de mes ratages et enchante le public. Je crois que je repose leur propre orgueil. Ils se sentent moins nuls que moi. Ils voient qu’il est parfaitement possible d’avouer des échecs sans indignité. Ils rient à gorge déployée. Je retrouve ce penchant chez Diderot, dont les personnages, et surtout le neveu de Rameau, ont une belle propension à faire valoir humoristiquement leurs misères et leurs faiblesses.
Pages 230-231

Né en 1963 à Versailles, Denis Podalydès est un ancien élève du Conservatoire nationale supérieur d’art dramatique. Sociétaire de la Comédie-Française, cet artiste polyvalent est aujourd’hui reconnu en tant qu’acteur, metteur en scène, scénariste, écrivain. En 1999, il reçoit le Molière de la révélation théâtrale pour son rôle dans Le Revizor de Nicolaï Gogol (mise en scène Jean-Louis Benoît, Ivan Alexandrovitch Khlestakov, Comédie française). En 2007, il reçoit le Molière du metteur en scène pour Cyrano de Bergerac.

Théâtre

Parmi ses autres rôles :

  • Les Fourberies de Scapin, Molière, mise en scène Jean-Louis Benoît, Octave, Comédie française
  • Chat en poche, Georges Feydeau, mise en scène Muriel Mayette, Dufausset, Comédie française
  • Le Misanthrope, Molière, mise en scène Jean-Pierre Miquel, Alceste, Théâtre du Vieux-Colombier
  • L’Âne et le Ruisseau, Alfred de Musset, mise en scène Nicolas Lormeau, Le Marquis, Studio-Théâtre
  • Ruy Blas, Victor Hugo, mise en scène Brigitte Jaques-Wajeman, don Cesar de Bazan, Salle Richelieu
  • Platonov, Anton Tchekhov, mise en scène Jacques Lassalle, Platonov, Salle Richelieu
  • Les Bacchantes, Euripide, mise en scène André Wilms, Dionysos, Salle Richelieu
  • Le Menteur, Corneille, mise en scène Jean-Louis Benoît, Dorante, Salle Richelieu

Littérature

Son premier ouvrage, Scènes de la vie d’acteur, publié en 2006, décrit le quotidien de son métier de comédien. Deux ans plus tard, il publie Voix off, un livre intime sur son rapport aux voix, les voix de ses proches, les voix des grands acteurs qui l’ont influencé et sa propre voix. Dans La Peur, matamore (2010), il raconte sa passion pour la tauromachie et sa fascination pour certains toreros. Les nuits d’amour sont transparentes – Pendant ‘La nuit des Rois’, publié en 2021, fait partager les coulisses de la pièce de Shakespeare.









Cinéma

Entre autres rôles,

  • Versailles Rives-Gauche, de Bruno Podalydès, 1992
  • Pas très catholique, de Tonie Marshall, 1994
  • Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle), Arnaud Desplechin, 1996
  • Dieu seul me voit (Versailles-Chantiers), de Bruno Podalydès, 1998
  • Rien sur Robert, de Pascal Bonitzer, 1999
  • Liberté-Oléron, de Bruno Podalydès, 2001
  • Le Pont des Arts, d’Eugène Greene, 2004
  • Une exécution ordinaire, de Marc Dugain, 2010
  • Adieu Berthe, de Bruno Podalydès, 2012
  • Camille redouble, de Noémie Lvovsky, 2012
  • Au galop, de Louis-Do de Lencquesaing, 2012
  • J’accuse, de Romain Polanski, 2019
  • La Belle Époque, Nicolas Bedos, 2019
  • Tromperie, Arnaud Desplechin, 2021
  • En corps, de Cédric Klapish, 2022










Denis Podalydès, Célidan disparu. Mercure de France, collection Bleue, 2022.