đŸ„‡ Prix Lire-Élire 2024 : La petite menteuse, de Pascale Robert-Diard

Aux lectrices et aux lecteurs de Lire Élire

Bonjour Ă  toutes et tous,

D’abord, une confidence. À cette heure, soyez sĂ»rs que je prĂ©fĂ©rerais ĂȘtre parmi vous, plutĂŽt que devant la cour d’appel de Paris, assise sur un banc inconfortable, mon carnet sur les genoux, tandis que Nicolas Sarkozy et consorts assurent avoir tout ignorĂ©, mais vraiment tout ignorĂ©, du dĂ©passement de 22 millions d’euros du plafond des dĂ©penses de la campagne prĂ©sidentielle de 2012.

Ainsi va la vie des chroniqueurs judiciaires : on passe des pauvres mots des pauvres gens Ă  la comparution d’un ex-prĂ©sident de la RĂ©publique.

J’aurais surtout voulu vous dire de vive voix combien je suis fiĂšre et touchĂ©e que vous ayez lu, et Ă©lu, ma Petite menteuse !

La candidate, Lisa, aurait pu vous dĂ©plaire. Comme l’un des personnages du roman, je me suis souvent demandĂ©, en Ă©crivant, si « c’était le moment Â» de raconter l’histoire d’une jeune fille prisonniĂšre d’un mensonge aux lourdes consĂ©quences pour celui qu’elle a accusĂ©.  

Cette question, lĂ©gitime, je sais que vous vous l’ĂȘtes posĂ©e. Que vous aussi, vous vous ĂȘtes demandĂ© si, Ă  l’heure oĂč enfin la parole des femmes se libĂšre, celle d’une petite menteuse est bienvenue. Si mĂȘme on a envie de la lire.

L’accueil que vous lui avez rĂ©servĂ© n’en est que plus prĂ©cieux Ă  mes yeux.

Pour parler de ce roman et des raisons qui m’ont conduite Ă  emprunter la voie de la fiction, il faut d’abord que je vous dise quelques mots de mon mĂ©tier.

Depuis plus de vingt ans, je passe ma vie dans les salles d’audience des tribunaux correctionnels et des cours d’assises. Avec le temps, j’ai une sacrĂ©e collection de passions humaines et des extrĂ©mitĂ©s auxquelles elles peuvent pousser.

Mais j’ai surtout appris Ă  me mĂ©fier de mes a priori. Dans un procĂšs, on ne juge pas « une cause », on juge un ĂȘtre, la singularitĂ© d’un ĂȘtre. Et croyez-moi, cela rend humble.

Alors oui, une adolescente peut mentir. Parce que la violence du collĂšge lui est insupportable. Parce que les garçons la rĂ©duisent Ă  son physique. Parce qu’elle a eu trop vite, trop tĂŽt, une mauvaise rĂ©putation et qu’elle ne sait pas comment en sortir.

Des histoires comme celle de Lisa, j’en ai croisĂ©es dans mon expĂ©rience de chroniqueuse judiciaire.

Mais la fiction me permettait deux choses : d’une part, construire un personnage de jeune femme, Ă  l’aube de sa vie d’adulte, forte, courageuse, capable justement de faire face au rejet et Ă  la colĂšre que la rĂ©vĂ©lation de son mensonge allait susciter.

Capable aussi de retourner la question aux adultes et Ă  la justice.

D’autre part, la fiction m’ouvrait le droit Ă   me glisser dans la peau d’une avocate, Ă  ĂȘtre traversĂ©e par ses doutes, Ă  entrer dans le huis clos d’un cabinet, Ă  assister aux coulisses d’une dĂ©fense, moi qui n’en connais que la face publique, celle de l’audience.

Et aussi, parce que c’est ce que j’admire le plus chez les avocats, d’ĂȘtre celle qui oblige les juges – et au-delĂ  d’eux les lecteurs – Ă  penser contre eux-mĂȘmes.

S’il y a bien, en effet, une chose que j’aime dans les procĂšs, c’est ce moment oĂč mes propres certitudes vacillent.

OĂč l’on me conduit Ă  regarder autrement, Ă  m’interroger, Ă  ne pas cĂ©der Ă  la premiĂšre mauvaise impression et donc Ă  approcher la complexitĂ© de chaque ĂȘtre avant de le juger.

En vous Ă©crivant ces quelques mots, je suis encore plus triste de ne pas ĂȘtre parmi vous ce soir pour vous raconter des histoires et rĂ©pondre Ă  vos questions.

Mais comme il est question de Lire, Élire, j’ai envie de partager avec vous les lectures qui m’accompagnent :
Simenon, bien sĂ»r, pour son regard si humain sur les ĂȘtres qui « franchissent la ligne Â»
Ian Mc Ewan, dont le roman Expiation ne m’a pas quittĂ©e pendant l’écriture de La petite menteuse, et dont j’ai tant aimĂ© L’intĂ©rĂȘt de l’enfant
Tanguy Viel, pour Article 343 du code pĂ©nal et La fille qu’on appelle.

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À chacune et Ă  chacun de vous, j’ai aussi envie de dire : les procĂšs sont publics, prenez le temps de pousser un jour la porte d’une salle d’audience !

De tout cƓur, je vous remercie.

Pascale Robert-Diard