Gaza 1956 en marge de l’histoire

SACCO Joe

En 2001, l’attention du journaliste et dessinateur américain Joe Sacco est attiré par quelques lignes d’un rapport de l’ONU faisant état des « massacres considérables de civils » perpétrés en 1956 par les Israéliens à Khan Younis et Rafah, deux villages de la bande de Gaza. C’était au moment de la crise du canal de Suez. En 2003 et 2006, il enquête sur place, recherche et interroge les derniers témoins oculaires de ces évènements, jugés bien périmés par les Palestiniens d’aujourd’hui, plus préoccupés de leurs malheurs d’aujourd’hui que par le devoir de mémoire. Il dépouille aussi les archives disponibles. Pas à pas, avec difficulté, il s’acharne à tenter de reconstituer les faits, comprendre les circonstances des événements, les éléments déclencheurs, et les replace dans leur contexte historique. C’est aussi pour lui l’occasion de donner son éclairage sur la situation actuelle de la région, terrible à vrai dire.

Véritable somme – plusieurs heures de lecture, ce reportage dessiné est impressionnant tant par sa forme – un pavé graphique en noir et blanc de plus d’un kilo, que par son contenu – une enquête journalistique dans un des points les plus chauds de la planète. Joe Sacco se met en scène lui-même pour montrer ses difficultés à trouver des témoins, à les faire parler. Du côté palestinien, comme du côté israélien. Tout à son honneur est la conscience qu’il a de la fragilité des témoignages et de la quasi impossibilité d’établir à partir de ceux-ci la vérité historique. La mise en image – de style réaliste – est à la hauteur de la qualité de l’enquête sur le terrain. Tous ses interviewés – innombrables – ont un visage. Rarement flatté, surtout quand il est déformé par la peur ou la douleur. Un grand soin est apporté aussi aux décors, les plus exacts possibles, et aux cartes très précises montrant l’imbrication géographiques des villages gazaouis et des colonies israéliennes. La mise en page est d’une extrême variété : gros plans, panoramiques, incrustations, vues aériennes, cases muettes. Un ouvrage très utile pour ceux qui souhaitent découvrir ou mieux comprendre les ravages de la guerre dans la bande de Gaza depuis cinquante ans. La complexité du propos et sa densité, le découpage un peu chaotique du récit, l’extrême sensibilité du sujet, la violence froide des scènes montrées, destinent ce document passionnant et remarquable aux plus de 15 ans.