Des yeux pour mourir.

ZORDAN Laurence

Ce premier roman trĂšs troublant a Ă©tĂ© Ă©crit par une Ă©narque, haut fonctionnaire, spĂ©cialiste de questions de sĂ©curitĂ© et de gĂ©ostratĂ©gie. C’est la vie d’un moudjahidin, « tortionnaire de talent » pendant la guerre d’Afghanistan, racontĂ©e par lui-mĂȘme. Issu d’une terre torturĂ©e par le vent et le froid, sĂ©parĂ© avec barbarie d’une mĂšre fusionnelle au sein de laquelle il a bu la haine, Ă©duquĂ© par un pĂšre cruel, il est d’un Ă©rotisme empĂȘchĂ© et exacerbĂ© et commet des sĂ©vices d’un raffinement diabolique. Au terme du rĂ©cit de son itinĂ©raire et de ses choix politiques, il conclut : « je m’exerce, par le verbe, Ă  l’ablation de votre sens critique. » Comme il le fait de l’ablation des paupiĂšres.

Dans l’ambiguĂŻtĂ© oĂč se cĂŽtoient horreur et esthĂ©tique, en deçà de toute Ă©thique, ce livre, presque insupportable, d’une belle Ă©criture, « poĂ©sie de la cruauté », exprime, plus qu’il ne dĂ©nonce, l’indicible rĂ©alitĂ©. D’une puissance troublante, c’est un gĂ©nial hurlement d’alarme qui force Ă  garder les yeux grands ouverts sur les perturbations mentales de toute une sociĂ©tĂ©. Plus efficace que de longs discours.