Chronique d’un royaume perdu

DEVI Ananda

Les propriĂ©taires sucriers de l’Île Maurice vivent un entre-soi blanc strict, relĂ©guant leurs esclaves noirs traitĂ©s selon un code inhumain : occuper des lieux de vie excentrĂ©s. Vieux Bouc, au magnĂ©tisme sexuel partageur, brise les tabous. Diversement mĂ©tissĂ©s, trois enfants naĂźtront d’une mĂšre blanche, deux d’une mĂšre noire. L’esclavage aboli, chassĂ©s, tous s’établissent sur une terre entre mer et forĂȘt, fondent un hameau Le Bouchon, y vivent en autarcie, se crĂ©ent une mythologie, dĂ©couvrent quelques traces d’occupation humaine antĂ©rieure : leur Royaume perdu ?… que l’auteure mauricienne raconte Ă  Virginie, derniĂšre descendante de ces quatre gĂ©nĂ©rations aux personnalitĂ©s remarquables.

La survie de ces gens, leur quotidien, tares, alliances, outrances, dĂ©sastres, en font les acteurs attachants de cette histoire originale, somptueusement Ă©crite. Magie, rĂ©alitĂ©, imagination fondent un indissociable mĂ©lange de fantastique (vivants et morts se retrouvent) et de mĂ©moire ancestrale rĂ©activĂ©e. Les mots s’entourent de qualificatifs aux enchantements multiples, sources d’une lecture addictive. C’est un roman aux aventures infinies : sentimentales, conquĂ©rantes et dĂ©fensives, rebondissantes, parfois cruelles. TrĂšs personnel dans son thĂšme – hommage aux femmes, aux ancĂȘtres, mĂ©moire, transmission, rĂ©demption –, trĂšs universel dans ses messages d’espĂ©rance, de pardon et d’humanitĂ©, ce texte est sombre, amer, avec un accent Ă©pique qui n’est pas sans pesanteur. Son ambition immense est peut-ĂȘtre aussi sa limite, car le lecteur peut se noyer dans ce mĂ©lange assumĂ© de fantastique Ă©chevelĂ© et de rĂ©alisme violent. (A.C. et V.A.)