Nous jouons pendant que Rome brûle

FAYE Eric

Dans son œuvre nombreuse, Éric Faye varie les formes et les genres. Ici, un recueil de huit nouvelles. Dans la première, le “Pavillon du bout du monde” est une sorte de sanatorium conçu pour soigner les “malades du temps” en les isolant totalement des échos tragiques de la marche du monde (guerres, catastrophes climatiques, pandémies). Les pensionnaires y acceptent l’enfermement et un sevrage informationnel. L’intrusion brutale de la réalité extérieure démontrera que l’isolement est une illusion. L’histoire de Michel Orloff illustre l’absurdité technologique. En recevant des appels d’un contact nommé “Dieu le père” (qui s’avère être un numéro classé secret d’État), le psychanalyste est broyé par l’appareil sécuritaire et condamné pour haute trahison. Un prêtre androïde est victime d’un bug et se ridiculise devant ses paroissiens. Dans plusieurs histoires, une porte joue un rôle important, porte de secours, porte vers un multivers.

Les thèmes majeurs de chacun des récits du recueil sont graves, voire désespérés (toxicité de l’actualité, bureaucratisation extrême, aliénation technologique, dérive de l’IA, etc.). Pourtant dans chacun d’eux, la mise en scène et le ton subtilement facétieux masquent élégamment l’angoisse qui sourd de l’histoire. On se prend à rire à l’instant de la lecture mais on y revient pour le côté tragique qui imprègne les pages. Cette dualité envoûtante fait le charme d’un recueil de nouvelles de très grande qualité tant par l’invention que par le style et la manière. (T.R. et E.M.)