Une même famille occupe en plein quartier latin l’immeuble haussmannien dont elle a hérité. Ses membres ont conscience d’être des privilégiés, à deux pas des bonnes écoles parisiennes qui assureront la réussite sociale des rejetons de la bourgeoisie intellectuelle, sûre de sa légitimité. Ils forment un clan fier d’être cultivé et bien éduqué, loin du peuple qu’on ne fréquente guère. En été, au « Château », face au Mont Blanc, les mêmes jeux occupent les enfants livrés à eux-mêmes…
L’universitaire et écrivaine Anne Godard propose une radiographie saisissante d’un milieu social, le plus souvent encensé, celui des intellectuels parisiens aisés qui pratiquent avec constance l’entre-soi, sans jamais s’interroger sur leur mode de vie clanique. Une caste pleine de suffisance que la romancière présente en recourant à un « on » collectif de manière obsédante pour signifier le sentiment de toute-puissance qui isole et enferme. Le roman débute par une déclinaison quasi exhaustive et quelque peu ironique des us et coutumes d’une famille repliée sur elle-même, sur ses valeurs et ses convictions, avant de briser quelques tabous dans la deuxième partie, quand la narratrice se dissocie du « nous ». Le mépris de classe apparaît alors odieux, le déni face au suicide d’un des leurs plus encore. Une charge féroce et subtile menée de main de maître par une romancière soucieuse de dévoiler, dans le sillage du mouvement #MeToo, des vérités dérangeantes sur des jeux d’enfants prétendument innocents. (A.K. et L.G.)
