Asterios Polyp

David Mazzucchelli

L’histoire commence par un incendie. FrappĂ© par la foudre, l’appartement d’Asterios Polyp part en fumĂ©e, emportant avec lui ses objets, ses souvenirs et les derniers vestiges de son ancienne vie. Architecte new-yorkais autrefois brillant et totalement Ă©gocentrĂ©, il fut reconnu pour ses thĂ©ories audacieuses mais fut paradoxalement incapable de construire quoi que ce soit de concret. À cause de cet incident, il se retrouve soudain sans attaches. Sans vĂ©ritable plan, il quitte New York Ă  bord d’un bus pour Ă©chouer dans une petite ville anonyme oĂč il tente de repartir de zĂ©ro.

Cet arrachement devient un vĂ©ritable parcours intĂ©rieur. Lui qui a toujours envisagĂ© le monde en oppositions nettes, rĂ©ussite ou Ă©chec, raison ou Ă©motion, forme ou fonction, se confronte peu Ă  peu Ă  la nuance. À travers ses rencontres, mais aussi ses souvenirs, il revisite son existence : son rapport au destin, marquĂ© dĂšs la naissance par la mort de son frĂšre jumeau Ignazio, sa carriĂšre d’intellectuel reconnu, et sa relation avec Hana, artiste sensible qu’il a aimĂ©e sans toujours savoir l’écouter.

Le rĂ©cit raconte ainsi moins une fuite qu’une transformation : celle d’un homme contraint de perdre tout ce qui le dĂ©finissait pour apprendre, enfin, Ă  regarder autrement. DerriĂšre ce rĂ©cit de reconstruction personnelle se dessine une interrogation plus large sur l’identitĂ©, les choix de vie, l’amour et notre capacitĂ© Ă  changer.

Le livre alterne prĂ©sent et passĂ©, tout en multipliant les niveaux de lecture symboliques, philosophiques et mythologiques. La narration, souvent portĂ©e par la voix du frĂšre disparu d’Asterios, donne au rĂ©cit une dimension presque mĂ©taphysique.
Graphiquement, Asterios Polyp est une dĂ©monstration de maĂźtrise. Chaque personnage possĂšde son propre langage visuel : couleurs, traits, typographies et formes Ă©voluent selon leur personnalitĂ© ou leur Ă©tat Ă©motionnel. Les compositions de pages jouent constamment avec l’architecture, les symĂ©tries et les ruptures graphiques. Mazzucchelli mĂȘle dessin figuratif, abstraction, schĂ©mas et expĂ©rimentations formelles sans jamais perdre la lisibilitĂ© du rĂ©cit.

Asterios Polyp est l’un de ces ouvrages rares qui exploitent pleinement les possibilitĂ©s de la bande dessinĂ©e. DerriĂšre son apparente sophistication intellectuelle se cache un rĂ©cit profondĂ©ment humain sur l’échec, le regret et la reconstruction. Certaines rĂ©flexions peuvent sembler cĂ©rĂ©brales, voire dĂ©monstratives, mais elles sont constamment Ă©quilibrĂ©es par l’émotion et l’inventivitĂ© graphique.(BB)